31/100 - Moucherotte (1901 m) - Vercors - 24 Avril 2012
Il fallait avoir le moral en se garant au parking du transformateur juste après le village de Saint Nizier. A cette altitude, pas une once de neige sur la prairie. Au dessus, aussi loin que les nuages permettaient de porter le regard, ça ne paraissait guère plus engageant. De surcroit, un rideau de pluie tenace participait à une ambiance glauque et aussi peu engageante que possible. Pourtant, j’étais là, tout l’équipement dans la voiture, il fallait bien rentabiliser le déplacement. Skis sur le sac, me voila parti pour le Moucherotte en espérant chausser au plus tôt. Même si rapidement le sol fut recouvert de neige, l’absence de sous couche et la nature caillouteuse du terrain ont fait qu’il m’a fallu attendre bien trop longtemps avant de chausser les planches. Sur le papier, le ratio ski / marche fut donc mauvais. Mais le plaisir, même fugace, de skier le Moucherotte si tard en saison et sur une neige aussi légère était quant à lui bien réel.
En 2001, le sommet du Moucherotte a retrouvé sa virginité originelle (si l’on fait abstraction des antennes relais et de deux ou trois blockhaus). C’est à ce moment là que les ruines de l’hôtel Ermitage (fermé depuis 1975) ont été définitivement déblayées. Drôle d’idée que de construire un bâtiment touristique sur ce promontoire ! Ouvert fin 59, cet hôtel misait sur le haut de gamme. La clientèle aisée qui y venait pensait trouver le dépaysement et surtout la tranquillité. On cite souvent parmi les célébrités y ayant séjourné Brigitte Bardot (pour le tournage du film La Bride Sur le Cou), mais il y eu aussi Aznavour, Dalida et bien d’autres vedettes de l’époque. L’hôtel Ermitage n’aurait pu exister sans la présence d’un téléphérique spécialement aménagé entre St Nizier et le sommet du Moucherotte. Construit sur fonds privés deux ans avant l’hôtel, il permit d’acheminer rapidement les matériaux de construction au sommet puis ensuite les clients. Aujourd’hui, seul le souvenir de l’Ermitage persiste, même son fantôme s’en est allé. Là haut, la nature à repris ses droits et le sommet du Moucherotte, à pied ou à skis, se mérite de nouveau au prix d’un peu de sueur et de quelques efforts.
Finalement, quand on pense à la pression que l’on se met pour être à l’heure au départ des randos ou pour être de retour au boulot dans un timing raisonnable, on se dit que la prise de risque n’est pas toujours là où on l’imagine. C’est peut-être quand on est assis au volant de sa voiture que le danger est le plus grand. Routes étroites, horaires matinaux et obscurité. Mais aussi verglas, neige, humidité. Ou bien encore fatigue et distraction. Les ingrédients du cocktail accidentogènes sont réunis pour une sortie de route spectaculaire. Jusqu'à présent, comme le dit le gars qui tombe du vingtième étage en passant devant le dixième : tout va bien. La voiture est toujours sur la route et les horaires, la plupart du temps, respectés. Comme le dit un panneau aperçu sur le bord d’une route de la région et destiné à faire ralentir les automobilistes : « Pars plus tôt ! »


30/100 - Grand Eulier (2232 m) - Belledonne - 23 Avril 2012
Parmi les désagréments que l’on rencontre parfois en rando, il y a le bottage. Ce terme s’applique à la neige qui colle et s’accumule sous les peaux. Cela se produit sous certaines conditions de neige. Notamment lorsque elle est humide. Les peaux s’imprègnent petit à petit d’eau qui au contact de la neige finit par geler. Ensuite, un petit monticule de neige se forme sous le ski et ne fait que croitre. Ce n’est jamais très agréable de transporter du poids inutile mais en plus cette pyramide à l’envers forme comme une ancre sous le ski et l’empêche de glisser. Il n’existe pas beaucoup de moyen pour s’en sortir : on a beau taper les skis, tenter de les frotter l’un sur l’autre ou de les faire glisser de force : quand le bottage est là, difficile de le faire disparaitre. Seul parait-il le fartage des peaux en préventif permet de retarder le phénomène. Le bottage, c’est le genre de péripétie qui peut vous gâcher une rando. Si c’est le cas, il faut l’accepter et faire avec.
Il y a le vent et puis il y a le vent du sud. Souvent annonciateur par ici d’une situation météorologique particulière. On dit que le Foehn rend fou. En tout cas il perturbe les sens, apporte des températures hors normes (vers le haut du thermomètre) et ruine la neige aussi bien que le ferait un chalumeau. Le principe de formation du Foehn est connu depuis fort longtemps. Le vent qui arrive perpendiculairement à une montagne butte contre celle-ci et doit donc s’élever. L’humidité contenue dans l’air se condense au fur et à mesure que la pression et la température diminuent. Il y a précipitation et donc baisse de l’humidité ce qui réchauffe l’air. Passant de l’autre coté de la montagne, l’air plus sec se réchauffe encore au fur et à mesure que son altitude diminue et que sa pression augmente. Ce phénomène peut se produire un peu partout dans le monde. Il prend des noms variés. On le nomme par exemple le Chinook, le Santa Ana ou encore le Zonda.
Il y a tellement d’aléas possible que rares sont les sorties où toutes les bonnes conditions sont réunies. Quand cela arrive, la malchance fait que c’est souvent quand le temps nous manque. Parfois, il faut retourner au boulot alors qu’une belle pente nous tend les bras. Que faire ? Céder à la tentation ou se contenter d’être raisonnable ? Pour qu’il y ait d’autres fois, il faut accepter les règles du jeu et respecter les horaires. Frustrant mais nécessaire. On s’en fout on reviendra.


29/100 - Grand Eulier (2232 m) - Belledonne - 21 Avril 2012
Skier en compagnie de cinquante pour cent des membres du BLMS est un privilège qu’il convient d’apprécier à sa juste valeur. Pour aider les plus jeunes à mesurer cette chance, disons que c’est un peu comme faire un tour de bagnole avec Michael Schumacher, une balade en vélo avec Lance Armstrong ou discuter écologie avec Eva Joly (non, là je déconne). J’invite les plus curieux à se rendre sur paleo.blms.free.fr pour y découvrir comment c’était la pente raide au début des années 2000. Notons au passage que ce site invente aussi la notion de revival sur Internet. Il n’est en aucun cas question d’interactivité où de mise à jour. Simplement de l’exhumation de quelques pages datant de l’informatique « d’avant les blogs ». Les quelques « erreurs 404 » qui émailleront votre visite ne feront que renforcer votre sensation d’immersion.
Pas toujours facile ce projet des «100 Sommets». Plusieurs fois déjà depuis le début de l’année, je n’ai pas pu cocher un sommet pour quelques mètres de d+ manquants. Parfois pour des raisons météo ou nivologiques, parfois parce qu’il s’agit d’une sortie en groupe et que je ne souhaite pas imposer mes exigence au reste de l’équipe. C’est rageant et la tentation d’ajouter le sommet «presque gravi» à la liste est grande. Surtout que je suis toujours sur le fil du planning et que quelques succès de plus m’arrangeraient bien. La Pointe de Jasse Bralard ne figurera pas sur la liste. Faute à une météo qui a viré à la neige et à un départ de plaque qui nous a forcés à choisir un itinéraire de replis. Quelques semaines plus tôt, c’est le Pic de la Belle Etoile qui aurait pu incrémenter le compteur. Mais cent mètres sous le sommet il a fallu mettre en balance la stabilité du manteau et la satisfaction d’ajouter un sommet de plus. J’ai renoncé et je suis rentré sans le sommet supplémentaire mais heureux d’avoir pu skier une neige finalement pas si désagréable.
D’après le dictionnaire, la nivologie c’est l’étude de la neige et des facteurs de déclenchement des avalanches. L’impression que l’on a quand on écoute toutes les discussions traitant de cette question c’est que même les gens dont c’est le métier ne sont sûrs de rien. Les facteurs qui rentrent en jeu sont tellement nombreux que même les plus puissants outils de simulation sont incapables de prédire avec justesse le risque d’avalanche. Au final, nos choix se basent sur un mélange hétéroclite d’expérience, de ressenti, de connaissances et de croyances. On tente de mixer une approche scientifique avec un ressenti personnel. A cela s’ajoute, notre comportement général face au risque et à notre motivation à atteindre un objectif. Tout ceci bien sûr sans compter les facteurs liés au comportement d’un individu dans un groupe : suiveur, leader ou un peu perdu entre les deux. Enfin, et c’est peut-être, n’en déplaise à certain, le facteur prépondérant : le hasard qui fera que l’on aura la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.


28/100 - Pravouta (1760 m) - Chartreuse - 15 Avril 2012
On a beau vouloir minimiser le nombre d’intermédiaires entre le plaisir et nous, il en reste toujours trop. Le vélo pour le cycliste, la paire de baskets pour le coureur ou les skis pour le skieur. Quand le matériel se met à déconner, les problèmes commencent. Il faut passer du temps dans les boutiques, trouver des solutions de remplacement, s’adapter. Bref plein de complications et je n’aime pas ça. Cette fois, ce sont mes skis qui ont rendu l’âme (oui, oui, les skis ont une âme (seulement les skis de rando, certainement pas les skis alpins)). Pas trop le temps de tergiverser, la saison n’est pas encore finie et un gros projet est à venir. Il me faut des skis. Vite. L’affaire fut promptement réglée grâce à un commerçant de bon conseil et à ma docilité de consommateur. Me voilà donc avec de nouvelles planches. De la confiture donnée au cochon de skieur que je suis. Comme pour les meilleurs pratiquants, tu peux me mettre n’importe quoi aux pieds, ca ne change rien. Eux continueront de bien skier et moi de descendre comme une luge à foin. C’est pourquoi je me contenterai d’un seul commentaire : les précédents étaient blancs et marrons, ceux-ci tirent un peu vers le bleu. Voila.
A l’occasion de cette deuxième sortie de la journée, je me rappelle de cette journée de Mars 2009 où j’ai eu le plaisir de skier le même jour sur les trois massifs qui entourent Grenoble. C’était pourtant une journée de travail qui aurait du être ordinaire. Pas la plus assidue de l’année certes, mais j’ai quand même du respecter certains horaires. Lever matinal pour une Croix de Chamrousse à la frontale, le Moucherotte pendant la pause déjeuner et pour finir : Chamechaude à la nuit tombante. Une journée bien remplie et un excellent souvenir.
C’est bien beau d’avoir de la poudreuse en Avril mais cela entraine des situations nivologiques complexes. Deux facteurs interviennent : la température du sol est plus élevée qu’au cœur de l’hiver et chaque éclaircie provoque un échauffement rapide de l’atmosphère par le rayonnement accru du soleil. La neige se transforme donc plus vite. La poudreuse ne se conserve vraiment pas longtemps. Les règles appliquées en hiver ne sont plus valables (celles du genre : poudreuse en orientation nord, transfo en est et en sud). Par sécurité, il faut rester informé de la météo (précipitations, direction et force du vent, gradient de température) et à chaque fois préparer sa sortie en tenant compte des horaires, des orientations et des pentes. Sur place enfin, être attentif à la neige rencontrée, accepter de renoncer en cas de doute et, j’ose à peine le dire, compter un peu sur sa bonne étoile.


27/100 - Croix de Chamrousse (2253 m) - Belledonne - 15 Avril 2012
J’ai parfois un tempérament de mouton bien affirmé. Suivre les traces de mes prédécesseurs me permet une économie de réflexion que ma propension à la paresse apprécie. Cela me joue parfois des tours. Combien de fois, ayant rattrapé mes traceurs je me retrouvais le moral en berne et la confiance dans les chaussettes quand la responsabilité et l’effort de la trace me revenait. Cette fois là, je montais par le lac des Pourettes. Le brouillard était à couper à l’Opinel et il avait neigé dans la nuit. J’étais confortablement installé dans la trace. Première surprise, mes prédécesseurs avait choisit de passer par la brèche Robert sud. Je pensais la Nord plus sure en cas de nivologie douteuse (c’est plus une croyance qu’un savoir). Je décidai néanmoins de rester dans leurs pas. De l’autre coté du col, de nouveaux doutes : malgré le brouillard, la trajectoire suivie me semblait étrange. Et rapidement le paysage autour de moi se fit étrangement plat. Un coup d’œil au GPS eut vite fait de confirmer mes doutes : j’étais au plein milieu de l’un des Lacs Robert (comme par hasard celui dont la profondeur est la plus grande : 24 mètres !). Autant en plein hiver, l’épaisseur de glace m’aurait rassurée, autant en cette mi-avril, après des semaines de fortes températures, la situation ne m’apparu pas très sécurisante. Je décidai enfin de quitter cette trace bizarre et de tracer un autre chemin dont la trajectoire me ramena au plus vite vers la terre ferme. L’émancipation tient parfois à peu de choses.
J’aurais aimé ne faire que des sommets majeurs cette année. Faire 100 ascensions difficiles, longues et esthétiques. Mais ce n’est pas possible. D’abord parce que j’en suis techniquement incapable et ensuite parce que les impératifs de vie font que je ne dispose pas toujours du temps (ou de l’énergie) nécessaire pour faire des longues sorties. Alors, sans tomber dans l’abattage, je dois faire des concessions et accepter la répétition de certains sommets et l’accumulation de sorties courtes et peu originales. A partir de quel moment peut-on parler de ski de randonnée ? Y a-t-il une limite de durée ou de dénivelé en dessous de laquelle on entre dans une autre discipline ? Je trouve parfois plus de plaisir dans une balade d’une heure à deux pas de la maison que dans une sortie à la journée effectuée au diable vauvert. Ne pas mettre de règles, ne pas se fixer de limites et faire ce que l’on a envie quand on le souhaite et surtout arrêter de se poser ce genre de questions, voila ce qu’il faut faire.
Normalement, le mois d’Avril est synonyme du retour du printemps. On sort les shorts, les lunettes de soleil et on prend les baskets pour aller faire un tour en moyenne montagne. Pas en 2012. Cette année, l’hiver fait un comeback fracassant. Une dépression s’accroche à la France et nous donne une succession de précipitations et de températures basses qui ne semble pas vouloir prendre fin. Certains ont du mal à s’adapter. On croise parfois des cyclistes frigorifiés sur les routes des cols de la région. Ils ont patientés tout l’hiver et n’en peuvent plus d’attendre. Je compatis, j’ai été longtemps comme eux, me retrouvant parfois dans des situations impossibles : grelottant de froid sur mon vélo, roulant dans la neige qui venait de tomber ou incapable d’ouvrir la porte de chez moi parce que mes doigts étaient trop engourdis. Alors même si au sommet de Chamrousse aujourd’hui, un vent du Nord cinglait nos visages, il n’y avait pas vraiment de quoi se plaindre, le mauvais temps apporte de la neige et permet de prolonger la saison encore un peu.